Quand une victime devient suspecte :
le parcours du combattant d’une femme qui s’est défendue
Elle rentre chez elle après un pot de départ organisé par son entreprise.
La soirée s’est bien passée. Elle a partagé un moment agréable avec ses collègues. Elle a ri, discuté, bu quelques verres. Pendant quelques heures, elle a retrouvé un peu de légèreté.
Mais son téléphone n’a cessé de vibrer.
Les messages se sont succédé.
« Tu es où ? »
« Tu es avec des hommes ? »
« Tu ne réponds pas, ça veut dire oui. »
« Dépêche-toi de répondre. »
« Envoie une photo pour prouver que tu n’es pas avec des hommes. »
Puis, enfin :
« Tu vas voir quand tu vas rentrer. »
Pour beaucoup, ces messages pourraient paraître excessifs, jaloux ou possessifs.
Pour elle, ils avaient une signification bien plus inquiétante.
Ils annonçaient ce qui l’attendait.
Une peur devenue habituelle
Lorsqu’elle pousse la porte de son domicile, elle est partagée entre la peur et la lassitude.
La peur de ce qui pourrait arriver.
La lassitude de vivre une situation devenue presque ordinaire.
Car les violences conjugales ne commencent pas toujours par les coups.
Elles s’installent souvent progressivement.
Par le contrôle.
Par les accusations.
Par les humiliations.
Par la surveillance.
Par cette nécessité permanente de se justifier.
Par cette impression d’être constamment suspecte.
À force, certaines victimes finissent par vivre dans un état d’alerte permanent.
Elles apprennent à anticiper les réactions de leur conjoint.
À mesurer chacun de leurs gestes.
À éviter les conflits.
À tenter de désamorcer les colères.
Mais ce soir-là, les choses ne se passent pas comme d’habitude.
Cette fois, elle se défend
Une altercation éclate.
Dans la lutte, sa robe est déchirée.
Les coups pleuvent.
Et pour la première fois, elle ne reste pas passive.
Elle se débat.
Elle griffe.
Elle mord.
Non pas pour attaquer.
Non pas pour se venger.
Mais pour tenter de se dégager.
Pour faire cesser ce qu’elle estime être une agression.
Pour se protéger.
Elle finit par appeler les forces de l’ordre.
Lorsque les policiers arrivent, elle raconte ce qui s’est passé.
Elle dit la vérité.
Elle pense alors que son statut de victime apparaîtra immédiatement.
La suite sera bien plus complexe.
Quand la victime se retrouve privée de liberté
Les violences conjugales constituent souvent des situations particulièrement difficiles à analyser dans l’urgence.
Les enquêteurs découvrent parfois deux personnes blessées.
Deux versions qui s’opposent.
Deux protagonistes qui s’accusent mutuellement.
Dans certaines situations, chacun peut alors être placé en garde à vue afin que les investigations se poursuivent.
C’est ce qui arrive ici.
Cette femme se retrouve privée de liberté pendant quarante-huit heures.
Puis présentée au procureur de la République.
Pour elle, le choc est immense.
Comment peut-elle être traitée comme une personne soupçonnée d’avoir commis une infraction alors qu’elle se considère comme une victime ?
Comment expliquer que les blessures constatées sur son conjoint résultent, selon elle, de gestes destinés à se protéger ?
Comment faire comprendre plusieurs années de violences lorsque la procédure se concentre d’abord sur les faits les plus récents ?
Le piège des « violences réciproques »
Dans les dossiers de violences conjugales, la question de la qualification juridique est souvent essentielle.
Derrière les mots employés dans une procédure se jouent parfois des conséquences considérables.
Une personne peut soutenir qu’elle a agi pour se défendre.
L’autre peut affirmer avoir été victime d’une agression.
Le débat devient alors juridique autant que factuel.
Était-on face à des violences mutuelles ?
Ou face à une personne qui tentait de se protéger ?
La réponse dépend rarement d’un seul élément.
Elle nécessite souvent d’examiner l’ensemble du contexte :
- l’historique de la relation ;
- les éventuelles violences antérieures ;
- les témoignages ;
- les certificats médicaux ;
- les échanges de messages ;
- le comportement des protagonistes avant et après les faits.
Autrement dit, l’analyse ne peut pas se limiter aux blessures visibles.
Un travail de reconstruction minutieux
Pour cette femme, commence alors un nouveau combat.
Un combat judiciaire.
Il faut retracer les années de violences qu’elle affirme avoir subies.
Retrouver les éléments de preuve.
Identifier les témoins.
Conserver les messages.
Reconstituer la chronologie des faits.
Expliquer pourquoi elle n’est pas partie plus tôt.
Expliquer pourquoi elle a continué à vivre avec son conjoint.
Expliquer pourquoi elle a finalement réagi ce soir-là.
Autant de questions auxquelles les victimes sont régulièrement confrontées.
La légitime défense : une question centrale
Dans cette affaire, une question devient essentielle :
Les gestes qu’elle a accomplis étaient-ils commandés par la nécessité de se défendre ?
La réponse appartient aux magistrats.
Mais une difficulté supplémentaire apparaît.
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, il ne suffit pas d’invoquer la légitime défense pour qu’elle soit automatiquement reconnue.
Encore faut-il démontrer que les conditions prévues par la loi sont réunies.
C’est précisément cette question que nous aborderons mercredi dans notre rubrique « Vos droits ».
Comment définit-on juridiquement la légitime défense ?
Se présume-t-elle ?
Qui doit en apporter la preuve ?
Autant d’interrogations essentielles pour comprendre pourquoi certaines victimes peuvent avoir le sentiment de devoir mener un véritable parcours du combattant avant que leur situation ne soit pleinement reconnue.